Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
29 mars 2015 7 29 /03 /mars /2015 18:44

Enseigner en lycée pro une matière générale est un défi plus grand encore qu'avec le public de collégiens. Il faut ruser pour tenter de les intéresser, et gagner leur confiance est une épreuve.


A mes terminales, j'ai proposé la rédaction d'un dossier qui s'inscrivait dans l'axe d'étude « Identité et diversité ». Cette thématique se révèle d'un intérêt indéniable dans la recherche de compréhension de l'autre, les approches peuvent être multiples : historiques, psychanalytiques, sociologiques, ethnologiques ou plus littéraires. Qui est l'Autre ? En quoi est-il semblable ET différent ? Comment transmettre son histoire ?... sont autant de problématiques soulevées.


Ce dossier s'apparentait alors à une quête de sens sur soi-même, un retour réflexif sur la vie des élèves, leurs épreuves éventuelles, les personnes importantes qui les entourent, les rêves, les projets. Ils avaient à élaborer par écrit ce qui trace les grandes lignes de leur identité. Un souvenir particulier, heureux ou non, les rapports avec leur famille, leurs ancêtres, pour quelle cause ils aimeraient s'engager. Ce travail était donc extrêmement personnel. A l'annonce des consignes, quelques-uns ont été réticents, estimant justement que mes demandes me faisaient accéder à des pans de leur vie privée. Je leur ai expliqué que je n'obligeais personne à aborder tel ou tel thème : à eux de trier les informations qu'ils souhaitaient me transmettre. Ma démarche n'étant pas dans une infraction de leur vie intime, ils avaient la liberté de révéler ou non un peu plus qui ils sont. J'ai ajouté que tout ce qui serait écrit resterait entre eux et moi, que je m'engageais à la confidentialité et ne trahirai pas leur confiance.


Lorsque j'ai ramassé et corrigé tous ces dossiers, quelques semaines plus tard, l'émotion m'a submergée ! Seuls deux ou trois élèves sont restés superficiels. Tous les autres ont foncé, racontant des choses parfois bouleversantes, des drames, des traumatismes divers (décès, accident, discrimination liée à leur couleur de peau, leur religion ou leur homosexualité, agression, rupture sentimentale), des histoires de famille liées à la seconde guerre mondiale, à la guerre d'Algérie, à différentes guerres civiles sur le sol africain. En conclusion, beaucoup m'ont écrit que ce travail avait été difficile, parce qu'ils n'aiment pas parler d'eux. Certains m'ont écrit m'avoir confié des choses jamais dites à personne... Ils avouaient qu'écrire de façon si personnelle faisait du bien, permettait de libérer des émotions parfois négatives. Pour d'autres, les questions que je leur posais avaient ouvert le dialogue chez eux, à la maison, pour parler des grands-parents, de leur histoire. J'ai pris un plaisir immense à les lire, à les corriger de façon très précise, à leur proposer des pistes de réflexion face à certaines difficultés.


Ils étaient très émus et très attentifs le jour où, leur restituant leurs dossiers corrigés, je leur ai expliqué combien j'avais été touchée par leurs confidences, et combien je les remerciais d'avoir joué le jeu.


Voilà, pour ma première année avec des terminales pro, je ressens une certaine fierté à me dire que j'ai réussi mon année avec eux. Ce travail qu'ils ont pris à coeur de mener est la preuve de leur confiance en moi. Ils sont toujours aussi paresseux et peu enclin au travail, bien loin d'être idiots cependant, et c'est tellement frustrant de voir leur potentiel gâché. Néanmoins, ils ont compris ma bienveillance et la considération que je leur manifeste. Le respect et la confiance mutuels, ainsi établis, nous offrent de passer encore de très bons moments ensemble.

Partager cet article

Repost 0
Published by pause café - dans Maman est prof
commenter cet article

commentaires

Lud 29/03/2015 19:55

C'est un super témoignage, le signe d'une espérance pétillante... Tu as réussi ton année en leur faisant confiance, en les reconnaissant, en leur portant ce regard bienveillant sur eux, en les révélant à eux-mêmes ; je crois sincèrement que ce qu'on nomme maladroitement l'éducation, c'est beaucoup de ça en fait !

pause café 29/03/2015 20:44

En effet, c'est cela, tu as raison. J'ai commencé par leur faire confiance et leur prouver leurs propres capacités. Ils se dévalorisent constamment, n'ont pas toujours un "bon esprit", sont souvent négatifs et inconstructifs. Ils doivent apprendre à inverser la tendance. Tu as encore raison dans ta définition de l'éducation. Et plus les mois passent, plus je me sens utile à leurs côtés, plus qu'avec les collégiens.