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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 22:01

 

Ce samedi 3 mai 2014, l’économiste Gary Becker est mort.

 Gary Becker 2 - Copie

Depuis les années 1980, le néolibéralisme a poussé plus loin ses pions sur l’échiquier économique mondial, transformant les sociétés, les politiques, les comportements humains. On sait moins que le carcan épistémologique dans lequel le néolibéralisme enferme la société est pensé depuis, au moins, les années 1950 d’Eisenhower, au moment même où la pensée keynésienne s’imposait dans les centres de recherche et, sous une forme abâtardie, jusque dans l’application des politiques économiques. Une longue traversée du désert pour tous les libéraux de la planète. Traversée du désert productive, néanmoins…

 

Gary Becker est né en 1930 en Pennsylvanie. « Etudiant à Princeton, il affirme s’être inscrit « par hasard » à un cours d’économie. Il aime ça. Mais, assez vite, il se lasse. « J’avais l’impression que l’économie était une matière stérile. » Il est tenté par la sociologie.« J’ai lu des livres, notamment Talcott Parsons, qui était alors la référence en sociologie aux Etats-Unis. Je n’ai rien compris », s’amuse-t-il. [Il] se résigne donc à l’économie. Sans grand enthousiasme, il part à Chicago poursuivre ses études. Et, là, c’est le déclic. Il s’appelle Milton Friedman […]. » [Malingre, 2005] Il donne ainsi des cours et obtient son doctorat en 1955 à Chicago sous la direction de H. Gregg Lewis. Sa thèse est une analyse économique des discriminations raciales ; elle sera publiée en 1957. La même année, il devient professeur à Columbia, puis « retourne à Chicago, suite notamment aux mouvements étudiants de 1968 qu’il désapprouve fortement. » [AEP, 2005] « C’est [donc] à partir des années soixante que Becker va remodeler largement le champ de la pensée économique libérale en l’élargissant à l’ensemble des comportements humains impliquant des choix… » [Benhamou, 1988]  La base épistémologique de ses travaux est incontestablement néoclassique : microéconomie, rationalité des acteurs, supériorité de l’économie par rapport aux autres sciences sociales. Il expliquera en 1992 : « Je m’intéressais aux problèmes sociaux tout en ressentant clairement que c’était l’économique qui avait les outils pour apporter des réponses à ces questions. » [cité par Vintray, 2014] Il révolutionne néanmoins la théorie en élargissant ces axiomes à des comportements humains non strictement économiques, comme la ségrégation raciale à l’emploi, la délinquance et la criminalité, la famille.« On peut [donc] considérer son œuvre comme découlant d’un programme de recherche visant à expliquer l’ensemble des comportements humains au moyen des principes de base de l’analyse néoclassique, fondés sur l’hypothèse de la rationalité des individus. Qu’il s’agisse de s’adonner au commerce de la drogue, ou d’en consommer, de voler, de tuer, de se marier, d’avoir des enfants, de tromper son conjoint ou de divorcer, l’individu effectue son choix en comparant rationnellement des coûts et des bénéfices, dans le but de maximiser sa satisfaction. » [Beaud, Dostaler, 1993] Evidemment, ses premiers travaux laissent indifférente la communauté scientifique : « les sujets auxquels il choisit de s’attaquer sont alors inédits et semblent fantaisistes à une profession « intellectuellement conservatrice », juge-t-il. » [Malingre, 2005] Seul Milton Friedman l’encourage. Une autre critique, récurrente – et plus fondée –, est celle d’ « impérialisme, portée contre une science économique qui prétend se substituer aux autres sciences sociales » [Beaud, Dostaler, 1993]. Plus précisément, c’est infiniment réducteur de penser que n’importe quel comportement humain n’est régi que par la rationalité utilitariste : c’est faire bien peu de place à la construction socio-psychique des individus, c’est-à-dire aux réactions pulsionnelles, au désir mimétique, à l’importance des institutions. Ce qui rend les réflexions de Becker sur ce sujet inopérantes, malgré leurs prolongements, par exemple chez Steven Levitt et Stephen Dubner[1].« Sa démarche est vivement critiquée par les sociologues pour la grande pauvreté du modèle de l’agent individuel sur laquelle elle repose : les individus beckeriens n’ont pas de valeurs, de croyances, ils ne subissent pas de pressions familiales, etc. » [AEP, 2005] Notons enfin que la notion de rationalité est elle-même réduite, chez Becker (comme chez d’autres), à l’utilitarisme ; a contrario, la rationalité peut revêtir différentes formes. André Orléan en donne par exemple une remarquable illustration[2].

 

C’est au début des années 1960 que Gary Becker trouve une audience au-delà de son cercle restreint de collègues et d’étudiants, en développant l’idée de capital humain, s’engageant ainsi « dans la voie ouverte par Jacob Mincer et Theodore Schultz, […] qui consiste à appliquer à « l’investissement dans le capital humain » les mêmes règles d’analyse que celles qu’on applique à l’investissement traditionnel. » [Beaud, Dostaler, 1993] En 1962, il publie l’article « Investment in Human Capital : A Theoretical Analysis », puis l’ouvrage Human Capital : A Theoretical and Empirical Analysis with Special Reference to Education en 1964. Il y écrit : « Les activités qui influencent les revenus monétaires futurs, qu’ils soient de type monétaire ou de type non monétaire sont désignées par l’expression d’investissement en capital humain. Les nombreuses formes que peuvent revêtir ces investissements incluent : l’éducation scolaire, la formation professionnelle sur le tas, les soins médicaux, les migrations, la recherche d’informations sur les prix et les revenus. » [cité par Benhamou, 1988] Ailleurs : « Le déterminant individuel principal des sommes investies en capital humain est sans doute le profit que l’on en attend ou son taux de rendement. » [cité par Benhamou, 1988] Autrement dit, les individus investissent en capital humain en vue uniquement d’un revenu futur ; c’est-à-dire qu’un individu fait telles études, dans telle école, souscrit à telle assurance santé, etc. avec, pour seul horizon le profit anticipé, ce qui implique également de connaître parfaitement, voire de chiffrer, le rendement et le coût de telles études, les conséquences de choisir telle école, le coût d’opportunité en cas d’arrêt prématuré des études, l’importance de se soigner, etc. Continuons : « Les rémunérations dépendent des sommes investies en capital humain, et ces dernières sont déterminées par une comparaison entre les coûts et les bénéfices. En d’autres termes, chaque personne est supposée avoir une courbe de demande décroissante qui représente des bénéfices marginaux et une courbe d’offre croissante qui représente les coûts de financement marginaux d’un dollar additionnel de capital investi ; l’investissement optimal en capital est obtenu à l’intersection des deux courbes. La courbe d’offre d’un investissement individuel est inclinée de manière positive parce que la segmentation sur le marché du capital humain le pousse à investir des sommes de plus en plus importantes afin de développer l’investissement en capital. La courbe de demande est décroissante parce que l’amélioration du capital humain rend le temps plus coûteux dans le processus d’investissement. » [cité par Benhamou, 1988] « Il s’agit donc d’un investissement à part entière, comme pour l’achat d’une machine. Selon Gary Becker, pour tout un chacun, le choix de faire ou non des études, leur durée, sont le fruit d’un calcul coûts-avantages en fonction de ses capacités. Chacun investit jusqu’au point où l’investissement cesse d’être rentable, c’est-à-dire quand les gains qu’il peut en espérer ultérieurement cessent d’être supérieurs à la dépense de formation […]. » [Chevallier, Duval, 2002] Faut-il donc évacuer toute sorte d’affect et de pulsions, de mimétisme et d’instinct grégaire, d’institutions historiquement situées influençant les comportements individuels ? Nous avons déjà parlé de la critique théorique qu’on peut lui adresser : l’individu rationnel, homo oeconomicus, disposant d’une information parfaite et réalisant un calcul coûts/bénéfices portant sur une temporalité logique et anhistorique est complètement irréaliste. Si irréaliste qu’il en devient inopérant ; rappelons cette phrase de l’économiste Joan Robinson : « Il n’est pas difficile de fabriquer des modèles à partir d’un ensemble d’hypothèses. La difficulté est de trouver les hypothèses qui aient un rapport avec la réalité. »[3] Quelqu’un peut-il me dire l’utilité d’un modèle théorique qui n’a aucun rapport avec la réalité ? Allons plus loin : « […] Becker souligne que la formation accroît la productivité de la personne : plus on se forme, plus le revenu qu’on en tirera après coup sera élevé. » [Chevallier, Duval, 2002] On peut donc voir le concept de capital humain d’un autre œil, qui permet en effet de faire tomber l’hypothèse d’homogénéité du travail sur le marché du travail. En somme, les inégalités de salaire sont expliquées par les différences de productivité du travail résultant elles-mêmes d’investissement différent en capital humain. Gary Becker : « Par exemple, parce que les salaires observés contiennent la récompense du capital humain, des gens gagnent plus que d’autres simplement parce qu’ils investissent plus en eux-mêmes. Parce que les personnes plus capables tendent à investir plus que les autres, la distribution des salaires est inégale. » [cité par Benhamou, 1988. Nous soulignons] Le propos est plus clair, maintenant. Dans la pure tradition libérale, Becker rend les inégalités de salaire acceptables, pas uniquement parce qu’elles sont fondées sur les différences de capital humain, mais parce que ceux qui investissent sont des êtres « plus capables »… Voilà le second type de critiques qu’on peut lui adresser, d’un point de vue idéologique : en fondant les inégalités de salaire sur la différence de capital humain, donc (selon lui) de mérite, d’effort, de travail, de talent, non seulement Becker justifie les inégalités, les rend justes, mais en plus, il fait porter la responsabilité des parcours scolaires sur la rationalité de l’individu, occultant par la même tous les déterminismes sociaux qui peuvent influencer, parfois de manière invisible, les expériences individuelles. En fait, Becker souhaite nier le tout social ; dans les années 1980, Margaret Thatcher reprendra cette thématique comme elle a repris une grande partie du système néolibéral : « La société n’existe pas. Il existe des individus masculins et féminins, et il existe des familles. Et aucun gouvernement ne peut rien faire, sinon à travers les gens, et les gens doivent s’occuper d’abord d’eux-mêmes. »[4] Commode de nier cette encombrante société : pas de classe sociale et de rapport de production, pas d’influence néfaste ou bénéfique de la famille en termes de capital culturel ou symbolique, pas de carnet d’adresse, de piston ou de réseau social. Et lorsque ces choses-là n’existent pas, tout ce qui peut arriver aux individus a des causes strictement individuelles ; l’Etat n’a pas à s’occuper de lutter contre la pauvreté ou les inégalités, l’Etat n’a pas à opérer de prélèvement et de redistribution en prenant en charge les risques sociaux… Becker deviendra très vite l’un des chefs de file de l’Ecole de Chicago aux côtés de Milton Friedman. Il militera pour la plupart des combats néolibéraux, notamment contre l’instauration d’un salaire minimum plus élevé aux Etats-Unis dans les années 1990, qui provoquerait du chômage. Il deviendra même vice-président de la Société du Mont-Pèlerin en 1989, une espèce d’immense think tank international composé d’économistes et d’intellectuels réunis depuis 1947 à l’initiative de l’économiste Friedrich von Hayek pour promouvoir le libéralisme auprès de la société et des dirigeants. Un véritable fer de lance des idées néolibérales, créé notamment en réponse à la mainmise keynésienne, et qui verra, après la traversée du désert libérale, ses idées triompher dans les années 1980.

 

En 1992, il reçoit le très convoité Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, qui récompense et légitime son œuvre scientifique en tant qu’elle a élargi l’analyse économique à celle des comportements humains. « « J’étais malade, au fond du lit, avec de la fièvre, quand le coup de fil de Suède est arrivé pour m’annoncer que j’étais primé », se souvient-il. Un coup de fil qui lui a rendu son énergie et lui a apporté 1,2 million de couronnes suédoises. […] Et une reconnaissance mondiale incontestable. A tel point, d’ailleurs, que Jean-Paul II le nommera en 1997 à l’Académie pontificale des sciences. » [Malingre, 2005] Entre-temps, il aura aussi été récipiendaire de la prestigieuse médaille John Bates Clark en 1967, de la National Medal of Science en 2000, et président de l’American Economic Association en 1987. Pourtant, la portée des travaux de Becker va bien au-delà de l’enseignement économique. En effet, ses idées vont s’imposer dans beaucoup de champs sociaux, jusqu’à investir les idées politiques et les consciences humaines, bien appuyées en cela par une matrice néolibérale cohérente et apparemment logique en dépit des divergences (avec le monétarisme de Friedman, le Public Choice de Lucas, la courbe de Laffer, etc.). Dans un ouvrage essentiel, le sociologue Vincent de Gaulejac décrit l’invasion de la gestion dans toutes les sphères sociales, avec ce que cette agression a de néfaste d’un point de vue civilisationnel. Laissons-lui la plume : « Avec le développement du capitalisme financier, le Moi de chaque individu est devenu un capital qu’il faut faire fructifier. Le taylorisme entraîne une instrumentalisation de l’humain, chaque individu devant s’adapter à la chaîne, à la machine, à la mécanique. La technocratie engendre une normalisation de l’humain, chaque individu devant s’adapter à des normes, des règles, des procédures. La gestion managériale engendre une rentabilisation de l’humain, chaque individu devant devenir le gestionnaire de sa vie, se fixer des objectifs, évaluer ses performances, rendre son temps rentable. La famille elle-même est imprégnée par le modèle managérial […] chargée de fabriquer des individus productifs. A chaque période de son développement, l’individu doit établir une comptabilité existentielle pour faire la preuve de son employabilité. La vie humaine doit être productive. La société devient une vaste entreprise qui intègre ceux qui lui sont utiles et rejette les autres. […] Les travailleurs, comme les chômeurs, sont invités à devenir des entrepreneurs. L’humain devient la principale ressource de l’entreprise, un facteur essentiel de son développement. Il convient donc de la gérer au même titre que les finances, les matières premières, les technologies, les stocks. Les théories du capital humain illustrent parfaitement la prévalence de l’approche gestionnaire pour traiter tout ce qui concerne la vie des hommes et des femmes. […] On peut ainsi calculer le coût de la vie humaine à partir des investissements nécessaires pour produire tel ou tel individu. A ce titre, la fabrication d’un médecin ou d’un ingénieur coûte à la société beaucoup plus que celle d’un ouvrier spécialisé ou d’une caissière de supermarché. Dans cette perspective, chaque individu peut être l’objet d’une évaluation « objective » sur ce qu’il coûte et ce qu’il rapporte à la société. La société gestionnaire a les moyens aujourd’hui de mesurer la rentabilité effective de chaque être humain, comme cela se fait dans les entreprises. Certains rêvent même d’un monde totalement consacré aux affaires. Ainsi, Pierre Lévy décrit sa société idéale dans laquelle « tout le monde sera constamment occupé à faire du business à propos de tout : sexualité, mariage, procréation, santé, beauté, identité, connaissance, relation, idée… […] La personne devient une entreprise, il n’y a plus de famille ni de nation qui tienne. La caractéristique du monde contemporain est désormais que tout le monde fait du commerce, c’est-à-dire achète et vend […] et veut revendre plus cher qu’il n’a investi ». […] Le commerce n’est plus seulement un moyen pour favoriser les échanges et permettre à chacun d’acheter ce dont il a besoin. Il devient la finalité même de la vie humaine, son but ultime, sa raison d’être. Se dessine ici un véritable projet de société : changer l’homme en entrepreneur pour un monde productiviste. […] « De façon diffuse, les canons de la rationalité économique contemporaine (pragmatisme, utilitarisme, compétition, rentabilité, efficacité, désir de gain et de puissance) sont appliqués à ce qui est en passe de devenir la gestion des occupations des relations privées » (Jauréguiberry, 2003). Peu à peu, l’espace privé est envahi par l’activité. […] Il suffit pour s’en convaincre d’observer les emplois du temps du mercredi, jour de congé à l’école, dans certaines familles obsédées par le désir de donner à leurs enfants toutes les opportunités pour se distraire « utilement ». Le temps libre doit être amorti au mieux. Contre le risque de temps mort ou, pire, de désœuvrement, il convient de rendre productif chaque moment. Dès ses plus jeunes années, l’enfant est préparé à rendre son temps rentable : cours de musique, activités sportives, cours particuliers, détentes formatives et distractions instructives. Le mercredi n’est plus un jour de vacances. Il devient un jour « plein » qui doit lui apporter les compléments jugés nécessaires à sa scolarité afin de lui donner les meilleures chances pour sa « réussite » professionnelle future. Les parents investissent leurs enfants comme un capital qu’il convient de valoriser, appliquant la logique d’une gestion des ressources humaines à leur éducation. »[5] Y a-t-il quelque chose à ajouter ?

 

Gary Becker est décédé, donc, ce samedi 3 mai 2014. Voilà ce qu’il nous aura légué : une analyse infiniment appauvrissante du monde social, des concepts erronés justifiant les pires inégalités, et une idéologie bien inscrite dans nos cerveaux. Le tout couronné par ce « Prix Nobel »…

 

 

Bibliographie

 

BEAUD Michel, DOSTALER Gilles (1993), La pensée économique depuis Keynes, Paris, Seuil, « Points Economie », 1996.

BENHAMOU Françoise (1988), « Gary Becker », in GELEDAN Alain, et alii,Histoire des pensées économiques. Les contemporains, Paris, Sirey, « Synthèse + ».

CHEVALLIER Marc, DUVAL Guillaume (2002), « Le capital humain : une théorie contestée », encadré issu de l’article « Croissance : le rôle du capital humain »,Alternatives Economiques hors-série n° 53, juillet.

MALINGRE Virginie (2005), « Gary Becker, économiste des comportements », Le Monde, 25 mars, http://www.lemonde.fr/economie/article/2005/03/25/gary-becker-economiste-des-comportements_631461_3234.html.

VINTRAY Alexis (2014), « Qui était Gary Becker ? », sur le site Contrepoints, 5 mai, http://www.contrepoints.org/2014/05/05/165160-qui-etait-gary-becker.

Alternatives Economiques Poche n° 21, novembre 2005 :http://www.alternatives-economiques.fr/human-capital-gary-becker_fr_art_222_25311.html et http://www.alternatives-economiques.fr/gary-s-becker_fr_art_222_27231.html.

A lire : BECKER Gary (1992), « Voir la vie de façon économique », discours prononcé à l’occasion de sa remise du Prix de la Banque de Suède, dans lequel il revient sur ses principaux concepts et réflexions :http://www.libreafrique.org/Bibliotheque?q=node/271.

 


[1] Steven D. LEVITT, Stephen J. DUBNER : Freakonomics, William Morrow, 2005 et Super Freakonomics, William Morrow, 2009. Voir leur site :http://www.freakonomics.com.

[2] « Ce qui caractérise les croyances conventionnelles […] est le fait paradoxal d’une croyance collective qui n’est la croyance de personne ! […] Ce paradoxe est au cœur de l’inefficience des marchés financiers. Il permet de comprendre que des investisseurs pleinement rationnels puissent s’écarter de leur estimation fondamentaliste sans transgresser leur rationalité. […] Prenons le cas d’une monnaie déjà sous-évaluée qui fait néanmoins l’objet d’un important mouvement de ventes sur le marché des changes, conduisant à une sous-évaluation encore plus grande. […] Dans cette situation de sous-évaluation, on constate l’absence de forces de rappel poussant [la monnaie en question] à la hausse et [la] ramenant à son juste niveau. Selon une analyse commune, cette situation serait due à l’irrationalité des cambistes, incapables d’évaluer correctement ce que vaut la devise. Cette hypothèse ne tient pas. Elle n’est d’ailleurs pas nécessaire. Les cambistes, comme tout un chacun, peuvent parfaitement savoir que la monnaie en question est sous-évaluée et pourtant continuer à la vendre. En effet, ce qui compte pour eux lorsqu’ils interviennent sur le marché n’est pas ce qu’ils pensent être la vraie valeur de la monnaie, autant qu’ils en peuvent juger, mais ce qu’ils pensent que le marché va faire. Sur un marché, on fait du profit quand on réussit à prévoir correctement l’évolution de l’opinion du groupe. Telle est la règle du jeu. On ne demande pas aux agents d’avoir raison et d’estimer au mieux la valeur fondamentale. De ce point de vue, la déclaration […] provenant d’un cambiste interrogé au moment de la forte baisse de l’euro en septembre 2000 est révélatrice de la dichotomie existant entre évaluation personnelle sur une base fondamentaliste et choix d’investissement. On y voit un individu intimement persuadé du caractère sous-évalué de l’euro, mais expliquant qu’il est néanmoins tenu à vendre s’il ne veut pas perdre de l’argent […]. Malgré sa conviction personnelle d’une sous-évaluation, ce cambiste joue à la baisse et c’est là un comportement parfaitement rationnel : s’il avait acheté de l’euro, il aurait fait des pertes ! […] Si chacun croit que « le marché croit à la baisse », alors chacun sera baissier et le marché baissera effectivement en validant ex post la croyance conventionnelle. Dans une telle situation, une bulle émerge sans qu’il ait été nécessaire de supposer la présence d’acteurs irrationnels. Chacun est parfaitement rationnel, dans ses évaluations privées comme dans son évaluation du marché. Les deux évaluations sont exactes. Elles ne sont pas contradictoires parce qu’elles ne portent pas sur les mêmes objets : la croyance privée, haussière, porte sur la valeur fondamentale ; la croyance conventionnelle, baissière, porte sur l’évolution future du marché. Dans l’esprit des participants, la déconnexion entre ces deux appréciations n’a rien de choquante. Elle s’enracine dans l’autonomie des mécanismes de marché. L’expérience de marché, vécu comme une force qui les dépasse et s’impose à eux, valide avec force aux yeux des investisseurs cette hypothèse d’une autonomie de l’évaluation collective. Aussi, loin de produire un ajustement de la croyance conventionnelle aux estimations privées, cette situation conduit à renforcer encore la croyance conventionnelle, qui s’impose comme seule explication plausible, expression d’une force qu’ils ne dominent pas. En conséquence, les croyances se voient confirmées à tous les niveaux : l’euro est effectivement sous-évalué au regard des fondamentaux ; le prix baisse ; le marché se comporte de manière autonome, c’est-à-dire déconnectée des appréciations fondamentalistes. […] » in André ORLEAN (2011), L’Empire de la valeur, Paris, Seuil, « Points-Economie », pp. 329-335.

[3] Joan ROBINSON (1971), Hérésies économiques, Paris, Calmann-Lévy, 1972.

[4] Margaret THATCHER (1987), in Women’s Own Magazine, cité parAlternatives Economiques hors-série n° 89, 3e trimestre 2011.

[5] Vincent De GAULEJAC (2005), La société malade de la gestion, Paris, Seuil, « Economie Humaine ». Nous pourrions prolonger jusqu’au bout cet extrait, mais ce serait enlever le goût de découvrir l’ouvrage pour le lecteur interloqué

arAlternatives Economiques hors-série n° 89, 3e trimestre 2011.

[5] Vincent De GAULEJAC (2005), La société malade de la gestion, Paris, Seuil, « Economie Humaine ». Nous pourrions prolonger jusqu’au bout cet extrait, mais ce serait enlever le goût de découvrir l’ouvrage pour le lecteur interloqué.

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Published by pause café - dans L'Edito Eco de Lud
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