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20 mai 2014 2 20 /05 /mai /2014 19:18

Cela fait un mois qu’on entend toutes ces inepties répétées à l’envi sur toutes les ondes, sur tous les torchons à propos du salaire minimum. J’avais prévu d’écrire un Edito Eco sur ces inepties, mais j’ai été complètement dépassé par l’ampleur de ces inepties !

Il y a quelques jours, l’économiste Philippe Légé, maître de conférence à l’Université de Picardie et membre des Economistes Atterrés, a écrit un article qui reprend un peu tout ce que j’avais envie de dire – en mieux et plus précis. Je laisse donc la plume électronique à Philippe Légé, au moment même où les Suisses réfléchissent à établir un salaire minimum de 3300 euros… 

 

 

C’est une idée fixe. Après s’être attiré les foudres des syndicats, mais aussi celles de l’ancienne présidente du Medef, Laurence Parisot, pour avoir demandé de pouvoir engager « de façon transitoire » des jeunes à un salaire inférieur au Smic, Pierre Gattaz est revenu à la charge. Dans une tribune publiée par Les Echos, le Président du Medef a suggéré au gouvernement d’accepter « de regarder dans certaines circonstances, de manière temporaire et sous certaines conditions (par exemple de formation) – la possibilité de créer un revenu temporaire d’entrée en emploi dérogeant au sacro-saint niveau du Smic ». La formulation est plus prudente ; elle ne saurait masquer la violence du propos.

 

Ils disent et ne font pas

 

Il est souvent mal vu de se dispenser d’appliquer les conseils que l’on prodigue à autrui. En révélant que M. Gattaz a perçu, en tant que patron de l’entreprise Radiall, une rémunération en hausse de 29 % en 2013, Le Canard Enchaîné a eu le grand mérite de remettre au centre du débat la question des inégalités. Pascal Lamy, socialiste proche de François Hollande, avait lui aussi donné des leçons de modération salariale, et souhaité la création de « boulots qui ne sont pas forcément payés au Smic ». Sans doute avait-il oublié qu’en 2009, lorsqu’il dirigeait l’Organisation Mondiale du Commerce, il avait demandé une augmentation de 32 %, fort heureusement refusée. Pascal Lamy gagnait déjà 316 000 euros par an.

Les adversaires du salaire minimum sont politiquement discrédités par leurs rémunérations outrancières. Par ailleurs, leurs arguments économiques sont extrêmement faibles. Pour M. Lamy, déroger au Smic permettrait de« franchir les espaces symboliques » et de « rentrer dans la réalité ». Comme M. Gattaz, il feint de ne pas savoir que dans les entreprises françaises, le Smic n’a plus rien de« sacro-saint ». Des stagiaires indemnisés 436 euros, voire pas du tout, aux salariés payés à la tâche en passant par les jeunes en contrat de formation en alternance (rémunérés 25 % à 80 % du Smic), il existe de multiples cas dans lesquels le travail est payé sous le Smic.

 

Baisse tendancielle du coût du smicard

 

Le Smic serait trop élevé. Par rapport à quoi ? En parité de pouvoir d’achat, le salaire minimum français n’est pas exceptionnellement élevé par rapport à celui des autres pays riches. En 2013, selon l’OCDE, le Smic était par exemple inférieur aux salaires minimaux de la Belgique, du Luxembourg, des Pays-Bas ou de l’Australie. Au Royaume-Uni, où 5,24 millions de travailleurs perçoivent moins que le « salaire décent » (living wage), le salaire minimum doit augmenter de 11 % d’ici 2015. En outre, l’amélioration de la compétitivité est un argument fallacieux : 5 salariés au Smic sur 6 travaillent dans un secteur qui n’est pas exposé à la concurrence internationale : restauration, hôtellerie, distribution, etc.

M. Gattaz plaide en faveur d’une modération salariale « tout simplement parce que depuis une douzaine d’années nous avons augmenté les salaires au-delà de la productivité et au-delà de l’inflation ». C’est une assertion exacte en ce qui concerne les hauts salaires. Mais il en va tout autrement en bas de l’échelle. Pour l’employeur, le coût réel du salaire minimum (incluant toutes les cotisations sociales) a progressé bien moins vite que la productivité du travail, si bien que le ratio entre ce coût et la productivité n’a jamais été aussi bas depuis 60 ans. Comme le rappelle unepertinente étude de l’IRES, une des raisons est le développement des exonérations de cotisations sociales employeurs : entre 1993 et 2011, la productivité horaire a augmenté de près de 30 % tandis que le coût réel du salaire minimum augmentait près de trois fois moins vite (+ 10,2 %). Ces exonérations bénéficient beaucoup à des secteurs (BTP, distribution, restauration) qui maintiennent des profits élevés…

 

Un néo-libéralisme de plus en plus contradictoire

 

1133 euros nets par mois [à temps plein], serait-ce trop ? C’est à la société d’en décider, d’indiquer ce qui est juste et de définir les moyens de vivre dignement. Contraint de tenir compte du tollé soulevé par ses propos, M. Gattaz a apporté une précision de taille dans sa nouvelle proposition du 29 avril 2014 : le Smic serait réduit mais « des mécanismes d’accompagnement social pourraient venir compléter le revenu du salarié ». Instruit par Laurence Parisot du caractère « esclavagiste » de sa proposition, Pierre Gattaz fait donc appel à l’Etat pour rendre sa proposition plus supportable. Cette contradiction propre au néo-libéralisme soulève une question essentielle : si les employeurs payent la force de travail à une valeur de plus en plus éloignée de celle que la société juge « minimale », de sorte que l’Etat règle à leur place une part croissante des bas salaires, pourquoi les salariés devraient-ils continuer à travailler exclusivement pour leur employeur privé ?

L’Etat a déjà pris à sa charge une partie des bas salaires : 22 milliards de cotisations par an sont payées par le contribuable au lieu d’être réglés par l’employeur. François Hollande et Manuel Valls vont amplifier ce flux. Le Premier ministre a annoncé que pour un salaire brut au niveau du Smic, la totalité des cotisations patronales de sécurité sociale seront réglées par l’Etat dès le 1er janvier 2015. Pour l’employeur, seules les cotisations de l’assurance-chômage et de retraite complémentaire (Arrco) seront maintenues, pour un taux compris entre 11 % et 12,5 % selon la taille de l’entreprise. Par ailleurs, à partir de 2016, la cotisation patronale de la branche « famille » baissera de 1,8 point sur les salaires inférieurs à 3,5 Smic.

Si on tient compte, en outre, de l’existence du RSA-activité et de la Prime Pour l’Emploi pour compenser des salaires mensuels jugés trop faibles, on voit qu’à l’ère néo-libérale, le travail salarié – et donc le capital – a de plus en plus de mal à exister sans subvention publique. En 1817, David Ricardodéfinissait le prix naturel du travail comme « celui qui fournit aux ouvriers, en général, les moyens de subsister », mais précisait que « l’ouvrier anglais regarderait son salaire comme au-dessous du taux naturel, et insuffisant pour maintenir sa famille, s’il ne lui permettait d’acheter d’autre nourriture que des pommes de terre ». Ricardo indiquait alors que « les mœurs, les habitudes sociales peuvent occasionner souvent des variations sensibles dans le prix naturel du travail, et ces variations peuvent être aussi considérables que celles produites par les causes naturelles ». Chaque couche supplémentaire d’exonération et « d’accompagnement social » est l’expression d’un divorce croissant entre les « habitudes sociales » et la conception patronale de la reproduction de la force de travail.

 

Le Smic, un frein à l’emploi ?

 

Pour certains, « le Smic est une barrière à l’embauche des jeunes ». Ce n’est pas le cas. Aujourd’hui, les entreprises du secteur marchand réalisant des embauches de jeunes sans diplômes recherchant un emploi depuis au moins 6 mois perçoivent une aide financière de 35 % du Smic au titre du dispositif « Emplois d’Avenir ». Or, force est de constater que le secteur marchand a très peu recours aux Emplois d’Avenir : moins de 15 000 emplois en février 2014. Le frein à l’emploi des jeunes ne provient donc pas forcément d’un salaire de départ trop élevé. Dans une situation de chômage de masse, les employeurs reçoivent beaucoup de candidatures. Pour les trier, ils recourent à des règles. L’éviction des candidats jeunes en est une. Il est curieux de devoir rappeler que le problème de l’emploi des jeunes provient prioritairement de l’insuffisance globale de l’emploi.

Réduira-t-on le chômage en baissant les salaires ? Pour Pierre Gattaz« s’il n’y a pas de modération sociale aujourd’hui en France, les efforts faits sur les baisses de charges n’auront servi à rien ». Le président du Medef invite entreprises, mais aussi Etat et syndicats à participer à ce mouvement pendant une période de « deux ou trois ans ». La conséquence serait de réduire un peu plus la demande et l’activité. Selon l’INSEE, le pouvoir d’achat du revenu disponible brut est déjà en recul : – 1,5 % en 2012 et – 0,3 % en 2013. La croissance française, nulle en 2012 et 2013, sera faible cette année (1 % selon le FMI). La Grèce et le Portugal sont en déflation. L’Espagne est sur la corde raide. Selon le FMI, le risque déflationniste de la zone euro « avoisine encore 20 % »Les Perspectives de l’OFCE n’anticipent pas de déflation à court terme mais indiquent que « la faiblesse de la croissance accroît la probabilité que les anticipations des agents privés ne s’ancrent dans un tel scénario » ; la baisse des salaires est un risque majeur tant « la situation de la zone euro rappelle celle du Japon au cours des années 2000 ».

Si la France a été un des pays européens les moins touchés par la crise en 2009, ce n’est pas grâce à Nicolas Sarkozy mais en raison d’acquis sociaux (protection sociale, Smic) qui ont joué un rôle économique très positif en limitant les chutes de revenu [ce qu’on appelle les stabilisateurs automatiques]. Ces rigidités sont précieuses. Elles nous empêchent de sombrer dans la déflation. Il faut les maintenir et même les améliorer. 

Philippe LEGE (2014), « La baisse tendancielle du coût du smicard », sur son blog hébergé par Mediapart, 8 mai : http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-lege/080514/la-baisse-tendancielle-du-cout-du-smicard. 

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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 22:01

 

Ce samedi 3 mai 2014, l’économiste Gary Becker est mort.

 Gary Becker 2 - Copie

Depuis les années 1980, le néolibéralisme a poussé plus loin ses pions sur l’échiquier économique mondial, transformant les sociétés, les politiques, les comportements humains. On sait moins que le carcan épistémologique dans lequel le néolibéralisme enferme la société est pensé depuis, au moins, les années 1950 d’Eisenhower, au moment même où la pensée keynésienne s’imposait dans les centres de recherche et, sous une forme abâtardie, jusque dans l’application des politiques économiques. Une longue traversée du désert pour tous les libéraux de la planète. Traversée du désert productive, néanmoins…

 

Gary Becker est né en 1930 en Pennsylvanie. « Etudiant à Princeton, il affirme s’être inscrit « par hasard » à un cours d’économie. Il aime ça. Mais, assez vite, il se lasse. « J’avais l’impression que l’économie était une matière stérile. » Il est tenté par la sociologie.« J’ai lu des livres, notamment Talcott Parsons, qui était alors la référence en sociologie aux Etats-Unis. Je n’ai rien compris », s’amuse-t-il. [Il] se résigne donc à l’économie. Sans grand enthousiasme, il part à Chicago poursuivre ses études. Et, là, c’est le déclic. Il s’appelle Milton Friedman […]. » [Malingre, 2005] Il donne ainsi des cours et obtient son doctorat en 1955 à Chicago sous la direction de H. Gregg Lewis. Sa thèse est une analyse économique des discriminations raciales ; elle sera publiée en 1957. La même année, il devient professeur à Columbia, puis « retourne à Chicago, suite notamment aux mouvements étudiants de 1968 qu’il désapprouve fortement. » [AEP, 2005] « C’est [donc] à partir des années soixante que Becker va remodeler largement le champ de la pensée économique libérale en l’élargissant à l’ensemble des comportements humains impliquant des choix… » [Benhamou, 1988]  La base épistémologique de ses travaux est incontestablement néoclassique : microéconomie, rationalité des acteurs, supériorité de l’économie par rapport aux autres sciences sociales. Il expliquera en 1992 : « Je m’intéressais aux problèmes sociaux tout en ressentant clairement que c’était l’économique qui avait les outils pour apporter des réponses à ces questions. » [cité par Vintray, 2014] Il révolutionne néanmoins la théorie en élargissant ces axiomes à des comportements humains non strictement économiques, comme la ségrégation raciale à l’emploi, la délinquance et la criminalité, la famille.« On peut [donc] considérer son œuvre comme découlant d’un programme de recherche visant à expliquer l’ensemble des comportements humains au moyen des principes de base de l’analyse néoclassique, fondés sur l’hypothèse de la rationalité des individus. Qu’il s’agisse de s’adonner au commerce de la drogue, ou d’en consommer, de voler, de tuer, de se marier, d’avoir des enfants, de tromper son conjoint ou de divorcer, l’individu effectue son choix en comparant rationnellement des coûts et des bénéfices, dans le but de maximiser sa satisfaction. » [Beaud, Dostaler, 1993] Evidemment, ses premiers travaux laissent indifférente la communauté scientifique : « les sujets auxquels il choisit de s’attaquer sont alors inédits et semblent fantaisistes à une profession « intellectuellement conservatrice », juge-t-il. » [Malingre, 2005] Seul Milton Friedman l’encourage. Une autre critique, récurrente – et plus fondée –, est celle d’ « impérialisme, portée contre une science économique qui prétend se substituer aux autres sciences sociales » [Beaud, Dostaler, 1993]. Plus précisément, c’est infiniment réducteur de penser que n’importe quel comportement humain n’est régi que par la rationalité utilitariste : c’est faire bien peu de place à la construction socio-psychique des individus, c’est-à-dire aux réactions pulsionnelles, au désir mimétique, à l’importance des institutions. Ce qui rend les réflexions de Becker sur ce sujet inopérantes, malgré leurs prolongements, par exemple chez Steven Levitt et Stephen Dubner[1].« Sa démarche est vivement critiquée par les sociologues pour la grande pauvreté du modèle de l’agent individuel sur laquelle elle repose : les individus beckeriens n’ont pas de valeurs, de croyances, ils ne subissent pas de pressions familiales, etc. » [AEP, 2005] Notons enfin que la notion de rationalité est elle-même réduite, chez Becker (comme chez d’autres), à l’utilitarisme ; a contrario, la rationalité peut revêtir différentes formes. André Orléan en donne par exemple une remarquable illustration[2].

 

C’est au début des années 1960 que Gary Becker trouve une audience au-delà de son cercle restreint de collègues et d’étudiants, en développant l’idée de capital humain, s’engageant ainsi « dans la voie ouverte par Jacob Mincer et Theodore Schultz, […] qui consiste à appliquer à « l’investissement dans le capital humain » les mêmes règles d’analyse que celles qu’on applique à l’investissement traditionnel. » [Beaud, Dostaler, 1993] En 1962, il publie l’article « Investment in Human Capital : A Theoretical Analysis », puis l’ouvrage Human Capital : A Theoretical and Empirical Analysis with Special Reference to Education en 1964. Il y écrit : « Les activités qui influencent les revenus monétaires futurs, qu’ils soient de type monétaire ou de type non monétaire sont désignées par l’expression d’investissement en capital humain. Les nombreuses formes que peuvent revêtir ces investissements incluent : l’éducation scolaire, la formation professionnelle sur le tas, les soins médicaux, les migrations, la recherche d’informations sur les prix et les revenus. » [cité par Benhamou, 1988] Ailleurs : « Le déterminant individuel principal des sommes investies en capital humain est sans doute le profit que l’on en attend ou son taux de rendement. » [cité par Benhamou, 1988] Autrement dit, les individus investissent en capital humain en vue uniquement d’un revenu futur ; c’est-à-dire qu’un individu fait telles études, dans telle école, souscrit à telle assurance santé, etc. avec, pour seul horizon le profit anticipé, ce qui implique également de connaître parfaitement, voire de chiffrer, le rendement et le coût de telles études, les conséquences de choisir telle école, le coût d’opportunité en cas d’arrêt prématuré des études, l’importance de se soigner, etc. Continuons : « Les rémunérations dépendent des sommes investies en capital humain, et ces dernières sont déterminées par une comparaison entre les coûts et les bénéfices. En d’autres termes, chaque personne est supposée avoir une courbe de demande décroissante qui représente des bénéfices marginaux et une courbe d’offre croissante qui représente les coûts de financement marginaux d’un dollar additionnel de capital investi ; l’investissement optimal en capital est obtenu à l’intersection des deux courbes. La courbe d’offre d’un investissement individuel est inclinée de manière positive parce que la segmentation sur le marché du capital humain le pousse à investir des sommes de plus en plus importantes afin de développer l’investissement en capital. La courbe de demande est décroissante parce que l’amélioration du capital humain rend le temps plus coûteux dans le processus d’investissement. » [cité par Benhamou, 1988] « Il s’agit donc d’un investissement à part entière, comme pour l’achat d’une machine. Selon Gary Becker, pour tout un chacun, le choix de faire ou non des études, leur durée, sont le fruit d’un calcul coûts-avantages en fonction de ses capacités. Chacun investit jusqu’au point où l’investissement cesse d’être rentable, c’est-à-dire quand les gains qu’il peut en espérer ultérieurement cessent d’être supérieurs à la dépense de formation […]. » [Chevallier, Duval, 2002] Faut-il donc évacuer toute sorte d’affect et de pulsions, de mimétisme et d’instinct grégaire, d’institutions historiquement situées influençant les comportements individuels ? Nous avons déjà parlé de la critique théorique qu’on peut lui adresser : l’individu rationnel, homo oeconomicus, disposant d’une information parfaite et réalisant un calcul coûts/bénéfices portant sur une temporalité logique et anhistorique est complètement irréaliste. Si irréaliste qu’il en devient inopérant ; rappelons cette phrase de l’économiste Joan Robinson : « Il n’est pas difficile de fabriquer des modèles à partir d’un ensemble d’hypothèses. La difficulté est de trouver les hypothèses qui aient un rapport avec la réalité. »[3] Quelqu’un peut-il me dire l’utilité d’un modèle théorique qui n’a aucun rapport avec la réalité ? Allons plus loin : « […] Becker souligne que la formation accroît la productivité de la personne : plus on se forme, plus le revenu qu’on en tirera après coup sera élevé. » [Chevallier, Duval, 2002] On peut donc voir le concept de capital humain d’un autre œil, qui permet en effet de faire tomber l’hypothèse d’homogénéité du travail sur le marché du travail. En somme, les inégalités de salaire sont expliquées par les différences de productivité du travail résultant elles-mêmes d’investissement différent en capital humain. Gary Becker : « Par exemple, parce que les salaires observés contiennent la récompense du capital humain, des gens gagnent plus que d’autres simplement parce qu’ils investissent plus en eux-mêmes. Parce que les personnes plus capables tendent à investir plus que les autres, la distribution des salaires est inégale. » [cité par Benhamou, 1988. Nous soulignons] Le propos est plus clair, maintenant. Dans la pure tradition libérale, Becker rend les inégalités de salaire acceptables, pas uniquement parce qu’elles sont fondées sur les différences de capital humain, mais parce que ceux qui investissent sont des êtres « plus capables »… Voilà le second type de critiques qu’on peut lui adresser, d’un point de vue idéologique : en fondant les inégalités de salaire sur la différence de capital humain, donc (selon lui) de mérite, d’effort, de travail, de talent, non seulement Becker justifie les inégalités, les rend justes, mais en plus, il fait porter la responsabilité des parcours scolaires sur la rationalité de l’individu, occultant par la même tous les déterminismes sociaux qui peuvent influencer, parfois de manière invisible, les expériences individuelles. En fait, Becker souhaite nier le tout social ; dans les années 1980, Margaret Thatcher reprendra cette thématique comme elle a repris une grande partie du système néolibéral : « La société n’existe pas. Il existe des individus masculins et féminins, et il existe des familles. Et aucun gouvernement ne peut rien faire, sinon à travers les gens, et les gens doivent s’occuper d’abord d’eux-mêmes. »[4] Commode de nier cette encombrante société : pas de classe sociale et de rapport de production, pas d’influence néfaste ou bénéfique de la famille en termes de capital culturel ou symbolique, pas de carnet d’adresse, de piston ou de réseau social. Et lorsque ces choses-là n’existent pas, tout ce qui peut arriver aux individus a des causes strictement individuelles ; l’Etat n’a pas à s’occuper de lutter contre la pauvreté ou les inégalités, l’Etat n’a pas à opérer de prélèvement et de redistribution en prenant en charge les risques sociaux… Becker deviendra très vite l’un des chefs de file de l’Ecole de Chicago aux côtés de Milton Friedman. Il militera pour la plupart des combats néolibéraux, notamment contre l’instauration d’un salaire minimum plus élevé aux Etats-Unis dans les années 1990, qui provoquerait du chômage. Il deviendra même vice-président de la Société du Mont-Pèlerin en 1989, une espèce d’immense think tank international composé d’économistes et d’intellectuels réunis depuis 1947 à l’initiative de l’économiste Friedrich von Hayek pour promouvoir le libéralisme auprès de la société et des dirigeants. Un véritable fer de lance des idées néolibérales, créé notamment en réponse à la mainmise keynésienne, et qui verra, après la traversée du désert libérale, ses idées triompher dans les années 1980.

 

En 1992, il reçoit le très convoité Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, qui récompense et légitime son œuvre scientifique en tant qu’elle a élargi l’analyse économique à celle des comportements humains. « « J’étais malade, au fond du lit, avec de la fièvre, quand le coup de fil de Suède est arrivé pour m’annoncer que j’étais primé », se souvient-il. Un coup de fil qui lui a rendu son énergie et lui a apporté 1,2 million de couronnes suédoises. […] Et une reconnaissance mondiale incontestable. A tel point, d’ailleurs, que Jean-Paul II le nommera en 1997 à l’Académie pontificale des sciences. » [Malingre, 2005] Entre-temps, il aura aussi été récipiendaire de la prestigieuse médaille John Bates Clark en 1967, de la National Medal of Science en 2000, et président de l’American Economic Association en 1987. Pourtant, la portée des travaux de Becker va bien au-delà de l’enseignement économique. En effet, ses idées vont s’imposer dans beaucoup de champs sociaux, jusqu’à investir les idées politiques et les consciences humaines, bien appuyées en cela par une matrice néolibérale cohérente et apparemment logique en dépit des divergences (avec le monétarisme de Friedman, le Public Choice de Lucas, la courbe de Laffer, etc.). Dans un ouvrage essentiel, le sociologue Vincent de Gaulejac décrit l’invasion de la gestion dans toutes les sphères sociales, avec ce que cette agression a de néfaste d’un point de vue civilisationnel. Laissons-lui la plume : « Avec le développement du capitalisme financier, le Moi de chaque individu est devenu un capital qu’il faut faire fructifier. Le taylorisme entraîne une instrumentalisation de l’humain, chaque individu devant s’adapter à la chaîne, à la machine, à la mécanique. La technocratie engendre une normalisation de l’humain, chaque individu devant s’adapter à des normes, des règles, des procédures. La gestion managériale engendre une rentabilisation de l’humain, chaque individu devant devenir le gestionnaire de sa vie, se fixer des objectifs, évaluer ses performances, rendre son temps rentable. La famille elle-même est imprégnée par le modèle managérial […] chargée de fabriquer des individus productifs. A chaque période de son développement, l’individu doit établir une comptabilité existentielle pour faire la preuve de son employabilité. La vie humaine doit être productive. La société devient une vaste entreprise qui intègre ceux qui lui sont utiles et rejette les autres. […] Les travailleurs, comme les chômeurs, sont invités à devenir des entrepreneurs. L’humain devient la principale ressource de l’entreprise, un facteur essentiel de son développement. Il convient donc de la gérer au même titre que les finances, les matières premières, les technologies, les stocks. Les théories du capital humain illustrent parfaitement la prévalence de l’approche gestionnaire pour traiter tout ce qui concerne la vie des hommes et des femmes. […] On peut ainsi calculer le coût de la vie humaine à partir des investissements nécessaires pour produire tel ou tel individu. A ce titre, la fabrication d’un médecin ou d’un ingénieur coûte à la société beaucoup plus que celle d’un ouvrier spécialisé ou d’une caissière de supermarché. Dans cette perspective, chaque individu peut être l’objet d’une évaluation « objective » sur ce qu’il coûte et ce qu’il rapporte à la société. La société gestionnaire a les moyens aujourd’hui de mesurer la rentabilité effective de chaque être humain, comme cela se fait dans les entreprises. Certains rêvent même d’un monde totalement consacré aux affaires. Ainsi, Pierre Lévy décrit sa société idéale dans laquelle « tout le monde sera constamment occupé à faire du business à propos de tout : sexualité, mariage, procréation, santé, beauté, identité, connaissance, relation, idée… […] La personne devient une entreprise, il n’y a plus de famille ni de nation qui tienne. La caractéristique du monde contemporain est désormais que tout le monde fait du commerce, c’est-à-dire achète et vend […] et veut revendre plus cher qu’il n’a investi ». […] Le commerce n’est plus seulement un moyen pour favoriser les échanges et permettre à chacun d’acheter ce dont il a besoin. Il devient la finalité même de la vie humaine, son but ultime, sa raison d’être. Se dessine ici un véritable projet de société : changer l’homme en entrepreneur pour un monde productiviste. […] « De façon diffuse, les canons de la rationalité économique contemporaine (pragmatisme, utilitarisme, compétition, rentabilité, efficacité, désir de gain et de puissance) sont appliqués à ce qui est en passe de devenir la gestion des occupations des relations privées » (Jauréguiberry, 2003). Peu à peu, l’espace privé est envahi par l’activité. […] Il suffit pour s’en convaincre d’observer les emplois du temps du mercredi, jour de congé à l’école, dans certaines familles obsédées par le désir de donner à leurs enfants toutes les opportunités pour se distraire « utilement ». Le temps libre doit être amorti au mieux. Contre le risque de temps mort ou, pire, de désœuvrement, il convient de rendre productif chaque moment. Dès ses plus jeunes années, l’enfant est préparé à rendre son temps rentable : cours de musique, activités sportives, cours particuliers, détentes formatives et distractions instructives. Le mercredi n’est plus un jour de vacances. Il devient un jour « plein » qui doit lui apporter les compléments jugés nécessaires à sa scolarité afin de lui donner les meilleures chances pour sa « réussite » professionnelle future. Les parents investissent leurs enfants comme un capital qu’il convient de valoriser, appliquant la logique d’une gestion des ressources humaines à leur éducation. »[5] Y a-t-il quelque chose à ajouter ?

 

Gary Becker est décédé, donc, ce samedi 3 mai 2014. Voilà ce qu’il nous aura légué : une analyse infiniment appauvrissante du monde social, des concepts erronés justifiant les pires inégalités, et une idéologie bien inscrite dans nos cerveaux. Le tout couronné par ce « Prix Nobel »…

 

 

Bibliographie

 

BEAUD Michel, DOSTALER Gilles (1993), La pensée économique depuis Keynes, Paris, Seuil, « Points Economie », 1996.

BENHAMOU Françoise (1988), « Gary Becker », in GELEDAN Alain, et alii,Histoire des pensées économiques. Les contemporains, Paris, Sirey, « Synthèse + ».

CHEVALLIER Marc, DUVAL Guillaume (2002), « Le capital humain : une théorie contestée », encadré issu de l’article « Croissance : le rôle du capital humain »,Alternatives Economiques hors-série n° 53, juillet.

MALINGRE Virginie (2005), « Gary Becker, économiste des comportements », Le Monde, 25 mars, http://www.lemonde.fr/economie/article/2005/03/25/gary-becker-economiste-des-comportements_631461_3234.html.

VINTRAY Alexis (2014), « Qui était Gary Becker ? », sur le site Contrepoints, 5 mai, http://www.contrepoints.org/2014/05/05/165160-qui-etait-gary-becker.

Alternatives Economiques Poche n° 21, novembre 2005 :http://www.alternatives-economiques.fr/human-capital-gary-becker_fr_art_222_25311.html et http://www.alternatives-economiques.fr/gary-s-becker_fr_art_222_27231.html.

A lire : BECKER Gary (1992), « Voir la vie de façon économique », discours prononcé à l’occasion de sa remise du Prix de la Banque de Suède, dans lequel il revient sur ses principaux concepts et réflexions :http://www.libreafrique.org/Bibliotheque?q=node/271.

 


[1] Steven D. LEVITT, Stephen J. DUBNER : Freakonomics, William Morrow, 2005 et Super Freakonomics, William Morrow, 2009. Voir leur site :http://www.freakonomics.com.

[2] « Ce qui caractérise les croyances conventionnelles […] est le fait paradoxal d’une croyance collective qui n’est la croyance de personne ! […] Ce paradoxe est au cœur de l’inefficience des marchés financiers. Il permet de comprendre que des investisseurs pleinement rationnels puissent s’écarter de leur estimation fondamentaliste sans transgresser leur rationalité. […] Prenons le cas d’une monnaie déjà sous-évaluée qui fait néanmoins l’objet d’un important mouvement de ventes sur le marché des changes, conduisant à une sous-évaluation encore plus grande. […] Dans cette situation de sous-évaluation, on constate l’absence de forces de rappel poussant [la monnaie en question] à la hausse et [la] ramenant à son juste niveau. Selon une analyse commune, cette situation serait due à l’irrationalité des cambistes, incapables d’évaluer correctement ce que vaut la devise. Cette hypothèse ne tient pas. Elle n’est d’ailleurs pas nécessaire. Les cambistes, comme tout un chacun, peuvent parfaitement savoir que la monnaie en question est sous-évaluée et pourtant continuer à la vendre. En effet, ce qui compte pour eux lorsqu’ils interviennent sur le marché n’est pas ce qu’ils pensent être la vraie valeur de la monnaie, autant qu’ils en peuvent juger, mais ce qu’ils pensent que le marché va faire. Sur un marché, on fait du profit quand on réussit à prévoir correctement l’évolution de l’opinion du groupe. Telle est la règle du jeu. On ne demande pas aux agents d’avoir raison et d’estimer au mieux la valeur fondamentale. De ce point de vue, la déclaration […] provenant d’un cambiste interrogé au moment de la forte baisse de l’euro en septembre 2000 est révélatrice de la dichotomie existant entre évaluation personnelle sur une base fondamentaliste et choix d’investissement. On y voit un individu intimement persuadé du caractère sous-évalué de l’euro, mais expliquant qu’il est néanmoins tenu à vendre s’il ne veut pas perdre de l’argent […]. Malgré sa conviction personnelle d’une sous-évaluation, ce cambiste joue à la baisse et c’est là un comportement parfaitement rationnel : s’il avait acheté de l’euro, il aurait fait des pertes ! […] Si chacun croit que « le marché croit à la baisse », alors chacun sera baissier et le marché baissera effectivement en validant ex post la croyance conventionnelle. Dans une telle situation, une bulle émerge sans qu’il ait été nécessaire de supposer la présence d’acteurs irrationnels. Chacun est parfaitement rationnel, dans ses évaluations privées comme dans son évaluation du marché. Les deux évaluations sont exactes. Elles ne sont pas contradictoires parce qu’elles ne portent pas sur les mêmes objets : la croyance privée, haussière, porte sur la valeur fondamentale ; la croyance conventionnelle, baissière, porte sur l’évolution future du marché. Dans l’esprit des participants, la déconnexion entre ces deux appréciations n’a rien de choquante. Elle s’enracine dans l’autonomie des mécanismes de marché. L’expérience de marché, vécu comme une force qui les dépasse et s’impose à eux, valide avec force aux yeux des investisseurs cette hypothèse d’une autonomie de l’évaluation collective. Aussi, loin de produire un ajustement de la croyance conventionnelle aux estimations privées, cette situation conduit à renforcer encore la croyance conventionnelle, qui s’impose comme seule explication plausible, expression d’une force qu’ils ne dominent pas. En conséquence, les croyances se voient confirmées à tous les niveaux : l’euro est effectivement sous-évalué au regard des fondamentaux ; le prix baisse ; le marché se comporte de manière autonome, c’est-à-dire déconnectée des appréciations fondamentalistes. […] » in André ORLEAN (2011), L’Empire de la valeur, Paris, Seuil, « Points-Economie », pp. 329-335.

[3] Joan ROBINSON (1971), Hérésies économiques, Paris, Calmann-Lévy, 1972.

[4] Margaret THATCHER (1987), in Women’s Own Magazine, cité parAlternatives Economiques hors-série n° 89, 3e trimestre 2011.

[5] Vincent De GAULEJAC (2005), La société malade de la gestion, Paris, Seuil, « Economie Humaine ». Nous pourrions prolonger jusqu’au bout cet extrait, mais ce serait enlever le goût de découvrir l’ouvrage pour le lecteur interloqué

arAlternatives Economiques hors-série n° 89, 3e trimestre 2011.

[5] Vincent De GAULEJAC (2005), La société malade de la gestion, Paris, Seuil, « Economie Humaine ». Nous pourrions prolonger jusqu’au bout cet extrait, mais ce serait enlever le goût de découvrir l’ouvrage pour le lecteur interloqué.

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29 avril 2014 2 29 /04 /avril /2014 12:33

La blogueuse que je suis décline toute responsabilité quant aux propos tenus ici, ils sont l'oeuvre de Lud le Scribouillard.
Pour toute précision, questions latentes inassouvies, je vous invite à prendre contact avec l'auteur, via son blog :link 

 

 

On parle souvent de l’inflation sans connaissance rigoureuse, à l’image de ces statuts qui pullulent sur les réseaux sociaux (bourrés de fautes d’orthographe), avec, au-dessus d’un vulgaire montage de deux photos, l’une avec beaucoup de bonbons, l’autre avec trois pauvres bonbons, ces quelques mots qui ont valeur de sentence définitive, genre « à gauche, ce qu’on avait à la boulangerie avec 5 francs ; à droite, ce qu’on a aujourd’hui avec 1 euro »… Statuts qui feraient sourire s’ils n’alimentaient pas de dangereuses idées politiques, qui sur l’arnaque de l’euro, qui sur l’inanité des gouvernements sur le mode du « tous pourris », qui sur la statistique publique qui ne dit pas la vérité… Revenons un peu sur terre.

 

Définitions

 

L’inflation désigne simplement la hausse durable et continue des prix. De quels prix parle-t-on ? Des prix à la consommation de biens et de services ; c’est pourquoi on en calcule un indice (IPC), pour pouvoir suivre l’évolution mensuelle de l’inflation.

L’IPC est donc un résumé dans un chiffre unique d’une quantité importante de prix à la consommation (ce qui exclue les prix industriels, les prix à la production, etc.). C’est l’INSEE qui calcule cet indice en France chaque mois. Comme il est impossible de mesurer tous les prix, pour tous les produits de consommation, et sur tous les points de vente, l’INSEE choisit, par conventions, un certain nombre de produits jugés représentatifs de la consommation des ménages, qu’on appelle le panier fixe (actualisé chaque année). 

L’INSEE relève ainsi les prix de 160 groupes de produits regroupés en 12 ensembles (santé, transports, loisirs, culture, etc.) représentant les 9/10e des biens et services consommés par les ménages. En tout, chaque mois, ce sont 160 000 prix relevés sur le terrain, 27 000 points de vente visités (petits magasins traditionnels, marchés, hypermarchés, etc.) dans plus de 100 agglomérations représentatives des villes de plus de 2000 habitants, le tout complété par une collecte de prix auprès d’organismes divers (opérateurs télécom, EDF, SNCF, banques, services publics locaux, etc.).

Evidemment, après avoir relevé ces prix et mesuré leur évolution, il existe une deuxième étape, car il serait absurde de faire une simple moyenne. Les produits n’étant pas consommés dans les mêmes quantités, il convient d’affecter à ces articles des pondérations correspondant à la part de chacun dans la consommation moyenne des ménages.

L’IPC essaie de prendre en compte l’évolution de la qualité d’un produit (par exemple, on considère que, si la qualité diminue, la hausse de prix pour le consommateur est plus forte que celle observée). Par ailleurs, l’échantillon de produits suivis est actualisé tous les ans, pour tenir compte de la disparition de certains produits, et de l’apparition de nouveaux. Par contre, il ne tient pas compte de la durée de vie des appareils et équipements.

L’IPC est donc un instrument statistique calculé tous les mois par l’INSEE, et publié au Journal Officiel. Malgré le fait qu’il ne soit pas parfait (la hausse des prix de l’immobilier n’est pas prise en compte, par exemple, parce que c’est considéré comme un investissement, non comme une consommation), cet indice reste une référence importante : il permet en effet de revaloriser les pensions alimentaires, les rentes viagères, les loyers d’habitation, il permet d’indexer le SMIC et le taux du livret A. Surtout, il permet de suivre mensuellement l’évolution des prix, donc d’apprécier les tensions inflationnistes.

Le taux d’inflation correspond au taux de variation de l’IPC entre deux dates. Exemple. Soit un IPC de 145 pour l’année 1, et un IPC de 150 pour l’année 2 ; le taux d’inflation entre ces deux années se calcule ainsi : (150 – 145) / 145 x 100 = 3,4 %.

 

Le calcul du pouvoir d’achat

 

C’est là que ça se complique. Parce que, pour beaucoup de gens, il est indéniable que les prix augmentent, et il semble que cette inflation soit la source de tous les maux des Français, la raison principale de leur perte de pouvoir d’achat. Sauf que, si l’on est prompt à souligner la hausse des prix, on oublie trop souvent que nos revenus ont eux aussi augmenté. Le nier est un contresens élémentaire en économie : l’inflation ayant augmenté de 28 % entre 1998 et 2013, nous serions vraiment dans la merde si les revenus avaient stagné entre ces deux dates : est-ce que beaucoup d’entre nous vont acheter leur baguette de pain avec une brouette de billets, comme dans l’Allemagne de 1923 ?! C’est pourquoi il est indispensable, en vue d’un débat public sain et rigoureux, de comparer l’évolution de l’inflation à l’évolution des revenus. C’est ainsi qu’on calcule le pouvoir d’achat.

Imaginons que mon revenu s’élève à 25 000 euros l’année 1 ; si mon revenu ne bouge pas l’année suivante, avec une inflation de 3,4 % entre ces deux dates, mon pouvoir d’achat se calcule ainsi : 25 000 / 103,4 x 100 = 24 178. En d’autres termes, mes 25 000 euros annuels n’en valent plus que 24 178 l’année suivante, vue l’inflation.

Imaginons maintenant que mon revenu passe de 25 000 à 26 500 entre deux dates (soit une augmentation de 6 %), tandis que l’inflation est de 3,4 % entre ces mêmes dates. Pour trouver l’augmentation du pouvoir d’achat, il suffit de calculer le rapport des indices : 106 / 103,4 x 100 = 102,5, soit une augmentation de mon pouvoir d’achat de 2,5 %, malgré, donc, la hausse des prix.

A un niveau macroéconomique agrégé, l’INSEE, pour calculer l’évolution du pouvoir d’achat, s’intéresse au Revenu Disponible Brut (RDB) des ménages. Il correspond aux revenus (salaires, retraites, allocations chômage, familiales, loyers perçus, revenus financiers, etc.) déduits des cotisations sociales et des impôts directs (impôt sur le revenu, taxe d’habitation, CSG, CRDS). L’Institut calcule donc l’évolution du pouvoir d’achat en faisant la différence entre l’évolution du RDB des ménages et l’évolution de l’IPC. On peut calculer cette évolution pour l’ensemble des ménages, ou pour certaines catégories de ménages (par exemple, les 10 % les plus aisés, ou les 20 % les plus modestes).

 

Les idées reçues désossées

 

C’est déjà plus intéressant. Alors, d’où viennent toutes ces idées reçues contre l’inflation ? Pourquoi les ménages surestiment l’inflation depuis une dizaine d’années ? Plusieurs éléments nous permettent d’y voir plus clair.

Premièrement, l’explication la plus simple, c’est que le calcul de l’IPC comme celui du RDB sont des moyennes, avec tous les défauts qu’une moyenne peut comporter. Lorsqu’on observe l’inflation (qui est une mesure moyenne), il est préférable de la comparer à l’évolution du RDB (qui est une mesure moyenne). On peut aussi comparer l’évolution du pouvoir d’achat pour certaines catégories de ménages, mais ici, c’est la comparaison des évolutions qui est intéressante. Ce calcul montre l’évolution des inégalités (puisqu’il compare la différence IPC – RDB ménages pauvres avec la différence IPC – RDB ménages riches), mais pas l’évolution du pouvoir d’achat des ménages en question (puisqu’ils n’ont pas les mêmes dépenses de consommation, pas le même IPC si on veut). Pour cela, il faudrait pouvoir calculer l’évolution de l’IPC pour chaque type de ménage (chaque ménage ne rencontre pas la même inflation, puisque les dépenses de consommation sont propres à chaque ménage)… Par contre, l’écart entre l’opinion des ménages et l’inflation officielle peut être le signe d’une augmentation des inégalités, ce qui est vérifiée. Plus précisément, depuis les années 1980, on peut aussi observer que les salaires n’ont pas progressé aussi vite que les revenus, dont la définition est beaucoup plus large (alors que 90 % de la population active est salariée) ; or, le RDB ne s’intéresse pas qu’aux salaires…

Deuxièmement, on peut mettre en avant le fait que l’opinion des consommateurs sur le niveau de l’inflation (mesurée par l’INSEE) résulte en partie d’une construction collective, suivant le modèle de la rumeur, suscitée par une défiance envers les informations officielles et la nourrissant, et amplifiées par le traitement médiatique des évènements économiques. Le passage à l’euro a accentué cette défiance, sans qu’elle n’ait de véritable fondement (certains prix ont bondi, mais sans effet sur le niveau de l’inflation – celle-ci ne dépassant jamais 2,1 % entre 1997 et 2007), si ce n’est une éventuelle perte des repères (souvenons-nous de ces petites calculettes bleues qu’on nous offrait à foison pour être capable de convertir nos vieux francs en nouveaux euros).

Troisièmement, les ménages, dans leur appréciation de l’inflation, ne retiendraient pas forcément les mêmes pondérations que l’INSEE, ou même se tromperaient (ce qui est normal). Plus précisément, l’Institut met en avant l’idée selon laquelle les ménages s’intéressent plus fortement aux produits qu’ils achètent, ce qui, par définition, ne reflète pas la moyenne. De même, ils ont tendance à surpondérer les prix en hausse et souspondérer les prix en baisse (ce qui, là encore, se comprend : ce sont les produits dont le prix augmente qui constituent une menace pour le budget d’un ménage). Ainsi, les ménages surpondéreraient le poids des dépenses contraintes (abonnements EDF, dépenses liées à la téléphonie, à l’internet, etc.). L’INSEE prend en compte une partie de ces dépenses dites contraintes. Toutefois, les remboursements de prêts obtenus pour l’achat d’un logement ne sont pas pris en compte, ni ceux relatifs aux crédits à la consommation (ils relèvent d’opérations financières). L’Institut calcule par ailleurs une notion de dépenses « pré-engagées » (celles qui résultent de contrats difficilement renégociables à court terme : dépenses liées au logement, comme le loyer, le chauffage ; à la téléphonie et à l’internet ; à la télévision ; aux assurances ; aux services financiers, etc.). En déduisant du revenu ces dépenses pré-engagées, on obtient un revenu « arbitrable », qui permet le calcul d’une évolution du pouvoir d’achat arbitrable. Certes, ce n’est pas cette mesure qui est la plus commentée, ni la plus lisible.

Voilà ce qui explique les grandes divergences entre l’inflation mesurée et l’inflation perçue. A partir du moment où le citoyen réfléchi et rationnel est conscient de ces choses-là, il ne peut plus se faire le chantre de toutes les idées reçues mises en avant, à moins de faire preuve d’une partialité déraisonnable…

 

L’inflation, un rapport de force qui ne dit pas son nom

 

Par ailleurs, souvenons-nous bien d’une chose : l’inflation cache des rapports sociaux d’une extrême violence. En effet, une inflation forte profite au débiteur, à celui qui ne détient pas de patrimoine, à celui qui souhaite investir sans épargne : car elle dévalorise les dettes. Imaginons que mon revenu annuel est de 25 000 euros et que, pour acquérir un logement, j’emprunte 200 000 euros à un taux d’intérêt de 3 %. Le poids de l’emprunt représente donc 200 000 / 25 000 = 800 %. Si l’inflation augmente de 10 %, le poids de mon emprunt ne représente plus que 200 000 / 27 500 = 728 %. L’inflation allège le poids de la dette passée relativement aux revenus (à condition qu’existe la boucle prix-salaires, c’est-à-dire que le revenu suive l’inflation, ce qui signifie que mon pouvoir d’achat n’a pas évolué). Evidemment, l’inflation n’est pas forcément une solution magique : l’inflation aura un effet sur le pouvoir d’achat (car le revenu ne s’ajuste pas forcément à l’inflation), sur les taux de change (perte de valeur de l’euro ou perte de compétitivité en cas de hausse des salaires), sur les futures dettes (qui risquent d’être plus onéreuses, les créanciers se préservant d’un risque futur d’inflation), et sur une partie des dettes présentes (qui est indexée sur l’inflation). Par contre, l’inflation dévalorise le patrimoine si celui-ci est rémunéré à un taux inférieur au taux d’inflation. Si la valeur de mon patrimoine immobilier ou de mon épargne gagne 4 % par an et que l’inflation est de 10 %, le pouvoir d’achat de mon bien ou de mon épargne diminue (sa valeur baisse) : 104 / 110 = 94,5, soit une perte de pouvoir d’achat de 5,5 %. L’inflation est donc néfaste aux créanciers, à ceux qui détiennent un patrimoine ou qui vivent d’une rente non indexée sur l’inflation. Au contraire, une inflation autour de 2 % (l’objectif de la Banque Centrale Européenne, par exemple) favorise ceux qui détiennent un patrimoine (à condition que celui-ci se valorise plus fortement que l’inflation, ce qui n’est pas difficile), et défavorise les débiteurs, les investisseurs et les salariés (surtout si l’évolution des salaires est plus faible que l’augmentation de la productivité). C’est donc bien un rapport de force très violent, mais d’une violence extrêmement silencieuse, entre les créanciers et les débiteurs, autrement dit entre les riches et les pauvres, ou encore entre les bourgeois (qui détiennent les moyens de production), et les prolétaires (qui ne détiennent que leur… force de travail ou leur… progéniture, ce qui revient au même). C’est plus clair, comme cela. 

 

Inflation & déflation, l’erreur fatale… 

 

Pour terminer, je voudrais revenir sur le distinguo qu’on fait rarement entre considérations microéconomiques et macroéconomiques. En effet, individuellement, il apparaît intéressant que les prix augmentent peu, voire baissent. Autrement dit, d’un point de vue microéconomique, je suis toujours content que les prix baissent, car cela augmente a priori mon pouvoir d’achat, même quand mon revenu stagne. C’est un peu le principe des soldes ! En revanche, d’un point de vue macroéconomique, ça se complique. En effet, lorsque l’IPC augmente trop peu, voire baisse, c’est mauvais signe : croissance faible, voire récession, donc chômage élevé ou, en tout cas, en augmentation. Lorsqu’on entre dans une spirale déflationniste, cela signifie concrètement que les entreprises n’arrivent plus à trouver une demande solvable ; les ménages, étant ou se croyant plus pauvres qu’avant (aucune différence ici), en raison d’un chômage ou d’une crainte du chômage, d’une évolution de carrière qui ne se fera pas, etc., décident de retarder leurs actes de consommation, espérant une baisse des prix plus importante le lendemain ; prises à la gorge de ce déficit de demande, les firmes baissent effectivement leurs prix et licencient pour retrouver de la liquidité ; ce qui aggrave la spirale déflationniste, car les salaires risquant d’être bloqués et le chômage de s’accélérer, l’effet-richesse se détériore encore, les ménages retardant leurs actes de consommation, etc. L’accès plus difficile au crédit (credit crunch) n’arrange pas la solvabilité des entreprises qui, de toute façon n’ayant aucune demande à satisfaire, continuent de licencier, de baisser leurs prix, et de retarder leurs dépenses d’investissement, pour ne pas mourir… La déflation (contraction des prix, des salaires et de la masse monétaire) est donc pire que l’inflation, car elle s’accompagne de la contraction de la demande, de la production et de l’emploi. Dans les années 1930, des économistes libéraux ont émis l’idée que la déflation permettait, à long terme, le redémarrage de l’économie, car elle élimine les producteurs les moins efficaces. La chute de l’investissement réduit la demande de capital et favorise la baisse des taux d’intérêt, tandis que le chômage contribue à la diminution des salaires. A un moment, le coût unitaire de production est si faible que l’activité des producteurs ayant survécu redevient rentable. C’est la « régulation par la faillite » chère à Jacques Rueff. Au même moment, cette idée faisait l’objet d’une vive et corrosive contestation par Keynes : au-delà du fait qu’ « à long terme, nous sommes tous morts », la faillite généralisée est à éviter à tout prix, nous prévient-il, car ses effets économiques, sociaux et politiques sont extrêmement dangereux pour la démocratie ; seule l’action discrétionnaire des pouvoirs publics, ajoute-t-il, peut avoir des effets contracycliques, c’est-à-dire permettre un redémarrage rapide de l’activité.

 

Aujourd’hui, Keynes est considéré comme inopérant, et l’inflation (hors-tabac) est de 0,7 % en France en 2013, bien loin de l’objectif de la BCE (entre 2 et 3 %), mais surtout si proche de la déflation. Question subsidiaire : à votre avis, quel effet auront les mesures d’austérité prises par le gouvernement Valls ?

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29 avril 2014 2 29 /04 /avril /2014 12:10

 

Vous l'avez compris, Lud le Scribouillard est un ami. Passionné d'à peu près tout comme moi, il est spécialisé en sciences économiques et sociales. Pour désamorcer le malaise profond et nauséabond de la discipline enseignée avec trop de nombrilisme et de savantisme, ce mec est cool mais rigoureux. Avec simplicité, il nous explique le monde économique dans lequel nous tentons de survivre, avec des mots simples, cet édito nous rappelle à l'ordre. Parfois chiant et pompeux, c'est le revers de la médaille : la discipline nous rend parfois abscons (il aime ce mot), ce qui signifie incompréhensible, voire même trop sérieux. Mais il le sait, et à vrai dire, on l'aime aussi comme ça (du moins quand il ne saoûle pas trop !). Ceci étant dit, j'ai idée de lui faire une place d'honneur sur ce blog qui amène de plus en plus de monde. Parce qu'il a des trucs à dire, et, pardi !, des trucs vachement intéressants et primordiaux dans ce monde insouciant. 

 

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